mardi 24 juillet 2012

Tenderness au festival Off d'Avignon

Cet obscur objet du désir

Librement inspiré de L’amant de Lady Chatterley de David Herbert Lawrence, Tenderness est une très belle immersion dans les eaux profondes du désir affranchi de tout compromis et libéré de toute règle. Ecrit et mis en scène par Antoine Lemaire, un spectacle leste et sensuel, drôle et mélancolique, impalpable et incarné, porté par un impeccable trio de comédiens en harmonie.

Au crépuscule du spectacle, Constance et Mellors (Florence Bisiaux et Damien Olivier), liés par l’inaltérable désir qui balaye les normes sociales, brise les certitudes et fracasse les conventions morales, abandonnent derrière eux un monde mortifère courant à sa perte, inféodée aux dogmes de l’argent et du travail. Ainsi libéré des contraintes, le couple s’apprête à vivre l’expérience de la liberté sous le regard perdu de Clifford (Antoine Lemaire), mari dissimulant son aveuglement sous une amère ironie. Mais avant que leur chemin ne se sépare, ces personnages nous auront confié les méandres de leurs émotions enflammées ou insatisfaites, de leurs souvenirs inoubliables ou humiliants, de leurs confessions sincères ou affectées, passant du sublime au médiocre comme un saisissant raccourci de nos vies amoureuses chaotiques.

 
Scènes de la vie conjugale

Face au public, micro en main devant un écran vidéo, les trois comédiens murmurent sur le ton de la confidence et nous convient à une ballade contemplative et charnelle au coeur des sensations paradoxales agitant ce trio infernal où femme, mari et amant composent ensemble une musique des sentiments par laquelle chacun pourra entendre la note qui résonne en lui. Baigné par la sublime musique d’Arvo Pärt (telle la mélodie de “Für Alina” sécrétant une déchirante mélancolie), Tenderness tend à abolir les frontières entre le corps et l’esprit, l’osmose radicale et la solitude inconsolable, la puissance inouïe du sexe et l’absence au monde. Un spectacle à la lisière de l’immobile qui puise son énergie dans les mouvements contradictoires de la pensée en marche où les voix soliloquent, se réverbèrent (Constance dialoguera avec son double à l’écran), se trahissent ou se perdent dans une musicalité de l’intime.

Dans cette atmosphère flottante, parfois irréelle (Constance se regarde comme un “simulacre” en plein ébat sexuel avec Mellors), chacun tente d’approcher la matière de ses émois ou la vérité de son introspection, les mots devenant des balises auxquelles les personnages s’accrochent tant bien que mal (le garde-chasse s’en méfie terriblement tandis que le mari s’en délecte). Le brouillard sur l’écran prolongeant la confusion des sens, le silence s’insinuant entre les mots et la musique pour mieux nous envelopper puis nous égarer dans ce no man’s land du désir. Seule certitude peut-être, l’absolu volupté des corps, point culminant du plaisir sexuel qui bouleverse Constance et Mellors et les conduit aux confins du monde, là où personne ne peut les atteindre... Entre les cris de jouissance et les chuchotements de leurs confessions, le couple égrène les étreintes successives en forêt, rencontres ratées ou coïts intenses, Constance oscillant alors entre le regard détaché, comme spectatrice d’elle-même, et le pur abandon, immergée dans les flots tumultueux d’une puissance masculine qui la fascine et l’emporte sur des rivages insoupçonnés.

Représentations jusqu'au 27 juillet à 15h55 à Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca à Avignon.

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