Monstres ordinaires
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| © Bruno Dewaele |
Inédite
jusqu’alors en France, cette pièce de l’auteur britannique Dennis Kelly est une
violente immersion dans un huis clos familial où trois personnages choisissent
de sacrifier un homme par haine, par peur ou pour protéger les liens du sang.
Mis en scène avec acuité par Arnaud Anckaert, ce texte enraciné dans un fait
divers abject nous tend un miroir inquiétant sur le monde d’aujourd’hui et
esquisse quelques questions essentielles sur la culpabilité et la
responsabilité de chacun face à l’ignominie.
Si
les orphelins du titre évoquent d’abord Helen et Liam, soeur et frère orphelins
après la mort accidentelle de leurs parents, ils suggèrent aussi l’idée que ces
deux personnages sont orphelins du monde dans lequel ils vivent. Ou plutôt
qu’ils sont coupés de ce monde parce qu’ils ont peur de l’autre - qu’il soit
jeune ou pakistanais – et préfèrent ainsi se replier sur eux-mêmes et leur
famille pour ne pas avoir à affronter ce “dehors” et son cortège d’angoisses
latentes et d’inquiétudes sourdes insinuant le doute dans les esprits fragiles.
Seul Dany, dans un premier temps, ne craint pas le monde qui l’entoure, ce
quartier où il vit malgré une agression subie récemment et le conseil de Liam
qui lui conseille de déménager.
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| © Bruno Dewaele |
Silence coupable
La
pièce s’ouvre sur l’irruption de ce dernier, ensanglanté, affirmant à Helen et
Dany avoir secouru un gamin blessé et abandonné au coin d’une rue. Confus dans
ses propos lacunaires, visiblement perturbé, Liam vient chercher refuge, telle
une bête blessée aux aguets, et plonge le couple dans l’expectative. Bientôt Dany
avance l’idée d’appeler la police afin de porter secours à l’adolescent mais
Helen (Valérie Marinese) panique car son frère a un casier judiciaire qui le
rend suspect. D’autant qu’à mesure de leurs questions, Liam se contredit puis
finit par confesser une tout autre version... Cet événement dramatique va alors
bouleverser les relations du couple au point de remettre en question leurs
sentiments, leur désir d’enfant et de métamorphoser leur amour en un champ de ruines...
| © Bruno Dewaele |
Si
la pièce de Dennis Kelly est parfois un peu trop didactique et pas assez
ambivalente, articulée et tendue vers un épilogue qui fait froid dans le dos,
elle ménage un vrai suspens psychologique qui contraste avec nombre de pièces
contemporaines vouées à une abstraction désincarnée. Un matériau idoine pour
des comédiens qui peuvent esquisser les paradoxes de personnages finement
dessinés au long de dialogues percutants, dans le droit fil d’un théâtre
anglo-saxon qui ne s’embarrasse pas toujours de fioritures mais file à
l’essentiel. A ce jeu de l’interprétation, François Godart trace avec subtilité
les lignes chancelantes d’un Dany peu à peu résigné, absent à lui-même, devenu
corps fantôme au sein d’une cellule familiale qu’il ne reconnaît plus. Mais
c’est sans conteste Fabrice Gaillard qui remporte la palme en donnant à Liam
les reliefs saisissants d’un monstre ordinaire, ami d’un néonazi, frère aimant
aux sentiments à fleur de peau, paumé inquiétant et désemparé. Un être qui
coule lentement vers les abîmes et s’accroche comme un damné à ceux qui le
protègent (mal) de ses démons intérieurs. Souvent aveuglé par la haine, parfois
lucide sur lui-même et ses proches, mais toujours égaré sur les chemins
tortueux de l’humanité bafouée et de la barbarie masquée sous couvert de la
défense d’un clan ou d’une lignée.
Représentations
jusqu’au 30 juillet à Présence Pasteur. Puis du 4 au 12 décembre au Théâtre du
Nord, salle de l’Idéal à Tourcoing.


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