lundi 8 juillet 2013

Orphelins de Dennis Kelly


Monstres ordinaires


© Bruno Dewaele


Inédite jusqu’alors en France, cette pièce de l’auteur britannique Dennis Kelly est une violente immersion dans un huis clos familial où trois personnages choisissent de sacrifier un homme par haine, par peur ou pour protéger les liens du sang. Mis en scène avec acuité par Arnaud Anckaert, ce texte enraciné dans un fait divers abject nous tend un miroir inquiétant sur le monde d’aujourd’hui et esquisse quelques questions essentielles sur la culpabilité et la responsabilité de chacun face à l’ignominie.




Si les orphelins du titre évoquent d’abord Helen et Liam, soeur et frère orphelins après la mort accidentelle de leurs parents, ils suggèrent aussi l’idée que ces deux personnages sont orphelins du monde dans lequel ils vivent. Ou plutôt qu’ils sont coupés de ce monde parce qu’ils ont peur de l’autre - qu’il soit jeune ou pakistanais – et préfèrent ainsi se replier sur eux-mêmes et leur famille pour ne pas avoir à affronter ce “dehors” et son cortège d’angoisses latentes et d’inquiétudes sourdes insinuant le doute dans les esprits fragiles. Seul Dany, dans un premier temps, ne craint pas le monde qui l’entoure, ce quartier où il vit malgré une agression subie récemment et le conseil de Liam qui lui conseille de déménager.

© Bruno Dewaele
Silence coupable
La pièce s’ouvre sur l’irruption de ce dernier, ensanglanté, affirmant à Helen et Dany avoir secouru un gamin blessé et abandonné au coin d’une rue. Confus dans ses propos lacunaires, visiblement perturbé, Liam vient chercher refuge, telle une bête blessée aux aguets, et plonge le couple dans l’expectative. Bientôt Dany avance l’idée d’appeler la police afin de porter secours à l’adolescent mais Helen (Valérie Marinese) panique car son frère a un casier judiciaire qui le rend suspect. D’autant qu’à mesure de leurs questions, Liam se contredit puis finit par confesser une tout autre version... Cet événement dramatique va alors bouleverser les relations du couple au point de remettre en question leurs sentiments, leur désir d’enfant et de métamorphoser leur amour en un champ de ruines...
© Bruno Dewaele
Si la pièce de Dennis Kelly est parfois un peu trop didactique et pas assez ambivalente, articulée et tendue vers un épilogue qui fait froid dans le dos, elle ménage un vrai suspens psychologique qui contraste avec nombre de pièces contemporaines vouées à une abstraction désincarnée. Un matériau idoine pour des comédiens qui peuvent esquisser les paradoxes de personnages finement dessinés au long de dialogues percutants, dans le droit fil d’un théâtre anglo-saxon qui ne s’embarrasse pas toujours de fioritures mais file à l’essentiel. A ce jeu de l’interprétation, François Godart trace avec subtilité les lignes chancelantes d’un Dany peu à peu résigné, absent à lui-même, devenu corps fantôme au sein d’une cellule familiale qu’il ne reconnaît plus. Mais c’est sans conteste Fabrice Gaillard qui remporte la palme en donnant à Liam les reliefs saisissants d’un monstre ordinaire, ami d’un néonazi, frère aimant aux sentiments à fleur de peau, paumé inquiétant et désemparé. Un être qui coule lentement vers les abîmes et s’accroche comme un damné à ceux qui le protègent (mal) de ses démons intérieurs. Souvent aveuglé par la haine, parfois lucide sur lui-même et ses proches, mais toujours égaré sur les chemins tortueux de l’humanité bafouée et de la barbarie masquée sous couvert de la défense d’un clan ou d’une lignée.

Représentations jusqu’au 30 juillet à Présence Pasteur. Puis du 4 au 12 décembre au Théâtre du Nord, salle de l’Idéal à Tourcoing.

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