lundi 4 février 2013

Ghost Road





Retour au désert

Co-production de l’Hippodrome, scène nationale de Douai, où il a été présenté en première française, Ghost Road est la nouvelle création de Fabrice Murgia, l’enfant terrible du théâtre belge. Un spectacle intelligemment traversé par la vidéo et scandé par la superbe musique de Dominique Pauwels mais surtout habité par l’immense comédienne Viviane De Muynck qui donne chair à un personnage fantôme parti s’exiler à l’écart du monde.


Le touchant portrait en filigrane de l'immense comédienne Viviane De Muynck © Kurt Van der Elst
Premier volet d’une trilogie, Ghost Road nous emmène le long de la mythique Route 66 – aujourd’hui déclassée – jalonnée de villes quasi désertes et de maisons laissées à l’abandon. Au cœur de ce no man’s land, le jeune metteur en scène belge Fabrice Murgia a rencontré des hommes et des femmes qui ont choisi de se retirer du monde et de vivre à la marge. Un projet qui n’est pas sans rappeler le célèbre documentaire de Robert Kramer, Route One USA (1989) où le cinéaste américain filmait les laissés pour compte du rêve américain le long de la Route One qui va de la frontière canadienne à la pointe de la Floride.

© Kurt Van der Elst
Les fantômes du passé
Cependant ici, à écouter ces hommes et ces femmes – filmés par la caméra de Benoit Dervaux, chef-opérateur des frères Dardenne –, chacun a choisi et assume cette solitude, cette mise à l’écart volontaire d’un monde dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Des êtres qui, le plus souvent, refusent la dictature de l’american way of life – même s’ils ont été touchés de plein fouet par la crise économique – et accordent leur quotidien avec de maigres ressources. Des individus qui, à un moment de leur vie, ont cessé de s’égarer dans cette course folle qui dicte le tempo des grandes villes – qu’elle soit des Etats-Unis ou d’ailleurs – et de s’installer au fin fond du désert et vivre un autre rapport à la nature et au temps. Soit pour chacun, une quête des origines ou la recherche d’un home sweet home qui lui ressemble.
© Kurt Van der Elst
Des confessions émouvantes ou attachantes qui répondent aux questions posées par Viviane De Muynck – l’actrice a accompagné Fabrice Murgia dans son périple – ou font écho au soliloque sur scène de la comédienne relatant les souvenirs d’une femme d’un âge respectable qui, jadis fut une danseuse célèbre et quitta la scène au faîte de la gloire pour prendre «la route du désert». De ses paroles émanent une douce sérénité, une nostalgie dénuée de sentimentalisme, au cours d’un voyage immobile à la recherche de fantômes, de souvenirs enfuis – «le monde que j’ai connu a disparu» confie-t-elle –, tandis que l’imaginaire comble les absences et les manques. Magnifiées par la splendide partition musicale de Dominique Pauwels et la finesse de son travail sonore, les réminiscences de cette femme en mode staccato se réverbèrent comme dans une chambre d’écho, dévoilant une identité vacillante ou reflétant une image lézardée par le temps.
Touchant portrait en filigrane de Viviane De Muynck, Ghost Road est un spectacle d’une douloureuse beauté qui s’enracine ailleurs pour mieux nous parler de nous, ici et maintenant.

Représentations du 5 au 7 février à Strasbourg (Le Maillon). Puis le 14 mars à Gand (NT Gent) et le 29 mars à Bruges (Cultuurcentrum).

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