vendredi 1 février 2013

Fractures (Strangers, babies)



Cul-de-sac

Pièce contemporaine de Linda McLean, Fractures (Strangers, Babies), dessine le portrait fragmentée d’une femme à travers cinq rencontres masculines. Ponctuée parfois d’un humour salutaire, l’écriture épurée de la jeune auteure écossaise offre aux comédiens une partition millimétrée orchestrée de main de maître par Stuart Seide.


Sophie-Aude Picon et Jonathan Heckel © Frédéric Iovino
Lorsque le plateau se découvre, comme cernée par deux panneaux oppressants en forme de cul-de-sac, une femme seule est entourée de cinq silhouettes masculines que le spectateur devine à travers les vitres translucides. Soit une ouverture en guise de métaphore où il s’agira autant d’approcher le mystère d’une femme (Sophie-Aude Picon, entre fragile ténacité et vulnérabilité indomptable) à travers ses rencontres avec cinq hommes – son mari, son père mourant (Alain Rimoux, poignant) un homme rencontré sur le net, son frère et un assistant social – que d’assembler le puzzle épars d’une identité opaque.

© Frédéric Iovino
Lésions superficielles et blessures profondes
«Les êtres vivants blessés s’en sortent quelquefois». Cette phrase – confiée par May à son mari lors du premier tableau à propos d’un oiseau gisant sur son balcon – pourrait esquisser la trajectoire d’une femme qui, enfant, commit l’irréparable et qui, depuis, doit composer avec le passé et conjuguer le futur au présent afin de survivre et espérer retrouver un semblant d’harmonie. Une femme fragmentée – à l’image de cette pièce kaléidoscopique – qui tente d’assembler lentement les pièces de son identité qui, naguère, volèrent en éclats dans le traumatisme d’une tragédie intime dont elle fut la coupable désignée plus que la victime outragée.
Même si, depuis, l’immense poids de cette faute de jeunesse ne cesse de la hanter au point, parfois, de la pousser dans d’indéchiffrables extrémités. Telle cette rencontre avec Roy (formidable Maxime Guyon, révélation de cette pièce), un jeune homme à qui elle donne rendez-vous dans une chambre d’hôtel après un chat explicite. Là, dans un aveu aussi insaisissable que tangible (souffrir après avoir martyriser ?), elle lui suggère : «j’avais seulement envisagé d’avoir mal». Et de s’abandonner à une irrespirable strangulation dans les mains de Roy qui, dans une effrayante métamorphose, passe de l’amant à la voix douce au bourreau à la voix grave…
© Frédéric Iovino
Au fil de conversations anodines en surface, douloureuses en creux parfois, l’écriture polie jusqu’à l’épure de Linda McLean révèlent les lésions superficielles et les blessures profondes de personnages hantés par le passé («nous ne savions pas ce que nous faisions» avoue May à son frère), ou apeurés par le réel, mais foncièrement seuls. Une femme en équilibre précaire, au bord du précipice, et cinq hommes qui, inconsciemment ou volontairement, la poussent dans le vide ou empêchent sa chute. Magnifiée par des comédiens au plus près des failles béantes sécrétées par le texte – on n’écrira jamais assez que Stuart Seide est un directeur d’acteurs exceptionnel – la pièce de Linda McLean nous laisse seul avec nos doutes et notre trouble. La pièce s’achève, l’indicible s’immisce, l’énigme demeure…


Représentations jusqu’au 14 février au Théâtre de l’Idéal, 19 rue des Champs à Tourcoing. Renseignements et réservations au 03 20 14 24 24 ou sur www.theatredunord.fr
Puis du 20 mars au 13 avril à Théâtre Ouvert, 4 bis cité Véron à Paris. Renseignements et réservations au 01 42 55 55 50 ou sur www.theatre-ouvert.net

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