La mastication des mots
Subtil
montage de textes de Valère Novarina, Sortir du corps est une plongée
vertigineuse dans la langue d’un auteur qui transforme les mots en matière
vivante. Magnifiquement dirigés par Cédric Orain, les comédiens de
l’Oiseau-Mouche s’emparent avec gourmandise et jubilation d’une parole surgie
des origines du théâtre.
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| Un sidérant monologue magnifié par un François Daujon en lévitation © Frédéric Iovino |
Au liminaire du
spectacle, baigné d’une couleur rouge sang, le plateau se métamorphose en lieu
de supplication où il s’agit littéralement de “sortir du corps”
afin que la langue de Novarina soit expulsée par tous les pores pour mieux être
proférée et entendue. Pour chacun des comédiens, il importe alors de se lancer
“en chute libre” dans l’immense maelström des mots, dans l’abyssal
vertige de la langue où il ne faut pas s’économiser, surtout ne pas jouer “petits
bras”, mais respirer à pleins poumons l’air vivifiant du grand large de l’imaginaire.
Mais sans jamais abandonner les rivages du corps pour “mettre les
mâchoires au travail” et s’arrimer à cet espace théâtral que représente à
elle seule la langue de Novarina, matière concrète à malaxer jusqu’à l’orgie ou
jusqu’à l’effacement.
Une
langue vertigineuse
Le comédien doit alors
faire corps avec elle mais surtout doit “renoncer à lui-même” pour mieux
jouer “toute la fièvre de l’homme” qui agite ses entrailles,
ingurgiter cette “nourriture” textuelle et la transformer en musique,
tout en rythmes et sonorités. Une chair des mots promise à l’extinction mais
source intarissable pour celui qui écoute et entend son chant surgi de l’obscurité.
Mais donner à entendre cette mélopée est aussi une lutte pour l’homme où, tel
un lutteur sumo, il empoigne une langue insaisissable qui lui échappe. Et si
parfois le comédien prend la pose, se donne en spectacle ou se révèle cabot, la
langue de Novarina le rappelle à l’ordre et lui intime un seul commandement :
tu ne dois pas interpréter ! Ne surtout pas “composer un personnage”
mais tendre à une féconde “décomposition” sur scène...
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| © Frédéric Iovino |
Car seul le corps
peut élucider le mystère des mots et sa fatigue, son épuisement, au bout d’une transe
rock, conduit à un renoncement salutaire, à l’affirmation d’une force vitale
capable de ressurgir toujours au gré de l’adversité. Car la langue sécrète en elle
les germes de sa destruction lorsqu’elle coule comme un robinet médiatique en
circuit fermé, repus de clichés et saturé de poncifs. Le corps ânonnant
fonctionne alors comme le réceptacle du vide alors que son unique préoccupation
devrait être de s’abandonner à la machinerie intérieure où la parole doit “parcourir
le labyrinthe” avant de surgir par la bouche en un joyeux jaillissement.
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| © Frédéric Iovino |
Reste la fiction
comme ultime épreuve où, à travers un sidérant monologue magnifié par un
François Daujon en lévitation, surgit une kyrielle de personnages, l’un
chassant l’autre dans une cascade de prénoms et une avalanche de verbes. Une
langue vertigineuse qui semble se reproduire à l’infini et met à l’épreuve celui
qui s’y aventure pour le laisser, exténué mais heureux, au terme d’une
enivrante odyssée au bout du monde, au coeur du théâtre, là où le verbe n’en
finit pas de renaître...
Représentations les 5
et 6 février à 20h30 au Méridien, 3 rue de Cambrai à Dunkerque. Renseignements
et réservations au 03 28 51 40 40 ou sur www.lebateaufeu.com
Puis
du 12 au 14 février à Dijon, Théâtre Dijon Bourgogne, Centre Dramatique
National, le 8 mars à 20h30 à Saran, Théâtre de la Tête Noire.
Enfin du 20 au 31 mars
à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud à Paris. Renseignements et
réservations au 01 48 05 88 27.



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